samedi 27 février 2010

Désapprendre à lire, à voir et à entendre

Depuis quelques années, j'essaie de désapprendre.

Ça a commencé par les livres, je crois. Un jour j'en ai eu assez de lire du sang, des meurtres, des énigmes fabriquées par des équipes de recherche en médecine, en religion, en finances, en histoire, en espionnage – je vous dis ça de mémoire donc je peux me tromper, mais il me semble que c'est Frédéric Dard qui revendiquait, à propos d'une fusée, le droit de décider de son histoire : du type de fusée et de ce qui la faisait carburer. J'ai décidé que je ne lisais plus rien qui contenait des meurtres sordides ou des crimes gratuits et moins gratuits. Et puis j'en ai eu soupé des histoires qui réécrivent l'histoire.

Au début les choses ont été brutales : quoi lire? J'ai eu l'occasion de faire le tour de ma bibliothèque et de donner tous ces livres dont je ne voulais plus. Qu'est-il resté, au bout du compte? Des livres que je mettais de côté depuis des années, persuadée que je les lirais plus tard. Des livres écrits sans recette (bien que, il ne faut pas se le cacher, Eugène Sue, Alexandre Dumas et plusieurs autres écrivaient avec des recettes et des équipes pour donner aux journaux leur ration quotidienne d'aventures. C'était les soaps de l'époque). Plus tard, c'est maintenant : je lis ce que je n'ai pas pris le temps de lire avant.

J'essaie de ne pas obéir à la nouveauté, j'essaie de réapprendre le désir.

J'ouvre ici une parenthèse pour vous avouer que je ne lis tout de même pas très souvent des romans. Je lis plutôt des livres d'histoire et des essais de toutes sortes. Maintenant, j'achète rarement des livres; j'emprunte à la bibliothèque. Par principe, par écologie, par conviction.


Et puis j'en suis venue aux films. Je crois que c'est la même chose qui m'a tannée : toute cette violence gratuite et inutile, ces bons opposés aux méchants, noir et blanc sans jamais de couleurs, sans teintes; j'en ai eu ras-le-bol de ces héros, ces Erin Brockovich qui mettent des bâtons dans les roues des méchantes corporations et qui gagnent une victoire somme toute lilliputienne. En regardant le film, on dirait qu'il s'agit d'une grande victoire, mais la victoire ne changera rien : la pourriture corporatiste sera toujours là qui continuera de s'exercer à l'encontre des citoyens ordinaires, qui croiront que s'ils s'y mettent vraiment ils pourront gagner. Spectacle!


J'ai voulu sortir du spectacle. Je veux de plus en plus quitter le spectacle imposé et je cherche même les actualités là où on ne les publie quasiment plus, c'est-à-dire hors des médias traditionnels qui se consacrent dorénavant au spectaculaire et à la pensée unique.


J'ai découvert le cinéma indépendant. Pas celui des grandes salles. Celui des petits budgets, avec des acteurs qui ne paraissent pas avoir conscience de la caméra, des films extraordinaires. Comme Me and You and Everyone We Know ou bien Little Miss Sunshine.



Nous avons bien appris nos leçons, ici, en Amérique. Il me faut me débattre pour sortir des sentiers piétinés et accepter de ne pas pouvoir deviner comment un film va finir parce que rien n'est plus prédéterminé sitôt que l'on quitte le territoire de l'américanité. Je me fais encore prendre régulièrement. En regardant Le silence de Lorna, par exemple, j'attendais une catastrophe; bien dressée, je croyais que Lorna serait tuée, mais non Lorna ne sera pas tuée, elle ne sera pas repérée par le feu qu'elle fait dans la cheminée; on la sait battante, on devine que la vie l'emmènera ailleurs, pas du tout où elle aurait voulu aller, mais là où son expérience l'entraînera. Parce que la vie ne nous entraîne pas souvent là où vont nos rêves. Ou bien, pendant Tulpan, j'aurais cru que Tulpan finirait par épouser Asa, parce que le bonheur, ai-je appris, ne passe que par la découverte de la personne que l'on croit être l'autre moitié de sa vie. Et pourtant non, Asa n'épousera pas Tulpan; il ne partira pas pour la ville et il sera heureux tout de même. Dans Moscow Belgium, le mari reviendra mais sa femme osera essayer de vivre autrement, avec un homme plus jeune. Ou bien dans 12, chacun des jurés ne conviendra de l'innocence du jeune Tchétchène qu'au moment où une partie de l'histoire de l'adolescent touchera sa propre expérience de la vie, lorsque chacun, interpellé par un élément de l'existence de l'autre, acceptera d'entendre, de connaître autrement et de sortir enfin du jugement programmé que nous nous faisons des autres.


Ce que je constate, c'est qu'en dehors de l'Amérique du Nord convenue, la caméra très souvent s'abstient de juger, de décider de ce qu'il convient de faire ou, plus grave, de penser.

4 commentaires:

  1. Voilà qui est bien dit ! Pour le ciné je suis d'accord avec toi ! (même si je ne vais plus voir des films "indépendants" car ciné en ville et n'aime pas la ville le soir... c'est une longue histoire!). Par contre pour les bouquins il y en a de vraiment chouette.
    PS : Si tu veux du Sirop de Liège, je t'en fais parvenir sans problème !

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  2. Tu ne peux pas en louer au club vidéo, dans la section internationale? à la bibliothèque? J'habite à la campagne et je prends les films au club - je ne peux pas aller au cinéma. Pour les livres, je trouve de temps à autre mon choix assez difficile, je te l'avoue. Pour les questions environnementales, il y a Laure Waridel qui dit, avec beaucoup de justesse, qu'acheter c'est voter. Alors j'essaie aussi de voter en lisant ou en regardant des films.

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  3. Pour le sirop de Liège, je ne sais pas si on peut... ce serait chouette!

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  4. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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