dimanche 22 août 2010

Gaz de schiste : the name of the game

J'ai oublié leurs noms. Je ne devrais pas. Mais c'est comme ça.

C'était, si le reste de mon souvenir est bon, il y a une dizaine d'années. Un petit banquier anglais, qui avait accès à beaucoup beaucoup de sous, a joué et perdu beaucoup, beaucoup de sous. Ça se passait au Japon. Il est allé en prison, je crois. Mais je n'en suis pas certaine.

Et puis, il y a quatre ou cinq ans, un autre petit banquier, un Français, celui-là, qui s'est amusé à jouer aux grands avec l'argent de sa banque. C'est encore en procès, il me semble.

J'en arrive à l'espèce de commission farfelue sur les causes de la crise aux États-Unis et je vois ces petits banquiers, assureurs, jouer les nonos et les ignorants, la main sur le cœur.

On s'est offusqué de les voir débarquer de leurs jets privés. Pour faire bonne figure, l'air pincé de circonstance, ils ont vendu leurs jets. Mais ils en ont acheté d'autres, plus gros, plus plus meilleurs dans les mois suivants.

Et puis, il y a quelques semaines, on a appris qu'un jeune couple avait laissé mourir son bébé de faim parce que l'homme et la femme ne pouvaient pas quitter leur ordi : ils jouaient à s'occuper d'un bébé numérique.

Sur Facebook, je vois des jeunes jouer à FarmVille, et à toutes sortes de jeux idiots où il faut s'occuper de faire valoir son terrain, sa maison, sa vie. J'ai lu que l'armée fait pratiquer les soldats avec des jeux vidéos. J'ai des amis qui essaient d'échanger des images de je sais pas quoi, mais c'est devenu plus important que leurs amis. J'ai barré toutes ces quêtes et requêtes, parce qu'elles me tapent sur les nerfs. Dans mon entourage, il y a des gens qui jouent gros au Casino.

La bulle de déréalisation est partout.

Et puis hier, j'ai lu le rapport d'une rencontre entre les «grands» du gaz et du pétrole tenue à Montréal en octobre 2009 «à laquelle participaient 21 commanditaires corporatifs, 18 exposants et 400 intéressés, y compris un grand nombre d'étudiants» (traduction libre).

Tout au long de l'article j'ai été agacée par le ton enjoué de l'auteure, et je me suis demandé pourquoi. Quelque chose me hérissait.

Je suis allée dormir. Et puis j'ai dû me relever pour aller vérifier parce que j'avais l'impression tout à coup de comprendre : «Canada's newest unconventional resource play», «Canada's Utica Shale has the “right stuff” to make it a contender»; «The beauty of Quebec is that Talisman has one million gross acres of contiguous land in the St. Lawrence Lowlands» (je suis même allée voir les petits blocs de couleur sur les cartes); «This is early in the game, but until proven otherwise, the whole basin deemed prospective» (l'article cite Jean-Yves Chatellier, géologue chez Talisman); «So far so good; the Utica is shaping up to be a major shale play in North America» (l'article cite ici Raymond Savoie, président et chef de la direction de Gastem); «The game plan, dit encore Raymond Savoie, is to establish repeatability...»; «The oil and gas industry is on the cusp of proving the play's commerciality»; «royalty rates in Quebec range between 10 to 12.5%, further enhancing the play's economics»...

Pour le reste, il vous suffit de lire le reportage, vous vous étonnerez sans doute du nombre de «play» et de «game». Ce n'est pas que l'auteure manque sérieusement de vocabulaire, c'est que toute l'«industrie» est en mode «jeu».

Or, par jeu, les gouvernements ont eux aussi adopté le comportement des corporations. Pire encore, ils l'ont endossé et protégé juridiquement. En clair, ils ont donné aux compagnies tous les droits de jouer la game, condamnant les citoyens à vivre dans le climat anxiogène d'une perpétuelle menace d'agression et d'invasion de domicile. La situation dans le dossier des gaz de schiste en constitue l'exemple le plus horrifiant. Sortez de notre terrain de jeu, disent les envahisseurs à qui leur plaît, aux gens comme vous et moi, fermiers, propriétaires de garderies, rentiers, salariés. Par jeu, nos gouvernements se sont détournés de la mise en valeur de ressources énergétiques véritablement renouvelables, projetées ou déjà en place; ils ont fait disparaître tout principe de durabilité, toute lutte honnête aux désordres climatiques, tout principe élémentaire de précaution, prétendant que tout cela se traduira en richesse sociale et en retombées économiques. C'est exactement ce que les casinos ont toujours prétendu, avec les résultats que l'on sait : faillites personnelles, gâchis familiaux, chaos social, et suicides silencieux dans un stationnement.

Cachés.

Source : http://www.aapg.org/explorer/2010/01jan/shale0110.cfm

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