samedi 7 août 2010

La transformation des citoyens en nuisances et des corporations en bienfaitrices : petits tours de magie moche



Les journaux leur obéissent de manière catastrophique et instantanée. Les propagandistes des think tanks n'ont rien trouvé de mieux pour nous clouer le bec que de détourner les mots pour les retourner contre ceux qui osent les proférer. Des crêpes. L'exemple vient d'en haut, de ce qui nous sert de premier ministre, celui-là ou l'autre.

Il y a d'abord eu des manifestants qui faisaient entendre bruyamment leur opinion. Comme la surdité de l'appareil d'état et celle de l'appareil corporatif s'aggravaient, les manifestants sont devenus des militants. Plus convaincus encore de la justesse de leur réflexion et de leurs revendications. Plus convaincus de l'existence d'une collusion entre le corporatisme et le politique.

À l'origine, le mot militantisme relevait du militaire et impliquait la défense d'une idée, d'un droit, d'une conviction. Et puis, comme nous sommes en terre démocratique, comme on le souligne sur Wikipedia, le militantisme est devenu moral, moins actif, plus soucieux d'engagement, de respect, de bien-être commun, de durabilité, d'information et d'éducation.

Les choses ont commencé à se gâter quand le mot militant a été effacé et remplacé par le mot activiste. Les militants parlent, jaspinent et essaient de faire du sens, de faire entendre le bon sens. Mais quand les militants deviennent activistes, ils passent à l'action. Parce que cette action échappe aux structures apparemment inefficaces : rencontres, manifestations, discussions, négociations, elle devient, au dire du pouvoir, illégale, criminelle. Désobéissante.

Voyez-vous le glissement? De là à faire des menaces, à s'attacher à des baleiniers, à grimper dans des structures polluantes qui ne leur appartiennent même pas, la distance a été allègrement franchie. Et une fois que les anarchistes s'en prennent au «bien» présenté immanquablement comme individuel des compagnies, décrites désormais comme autant de représentantes légitimes de l'ordre éthique et moral, ils deviennent des criminels. On a vu ce que cela a donné au G20.

Regardez les beaux parleurs des think tanks à l'oeuvre dans le dossier du gaz de schiste.

Les lobbyistes, ce ne sont plus les employés chèrement payés et sobrement déguisés en banquiers (beaucoup sont justement banquiers), mais monsieur et madame tout-le-monde qui par ignorance osent s'opposer au progrès. Les lobbyistes, les membres des groupes de pression, ce sont maintenant les citoyens mêmes qui essaient de se défendre contre l'envahissement ultime du politique par le bassement mercantile.

Quand on se présente aux assemblées d'information publiques officielles, vous le remarquerez, les lobbyistes, ce sont maintenant les opposants. On les pointe du doigt parce que, prétendument, ils refusent la richesse commune, le bien commun, l'intérêt commun. Or, on assiste déjà à un premier détournement parce que la richesse est et reste privée. Elle n'est même pas partagée avec le gouvernement; elle ne crée pratiquement pas d'emplois, sinon dans le camionnage. Elle encourage la croissance exponentielle, la consommation débridée, jusqu'au mur, jusqu'à l'anéantissement.

Pour ce faire, toujours la même tactique, détournement des mots, répétition ad nauseam des mêmes mensonges, jusqu'à ce que, espère-t-on, ils deviennent vrais.

Dans Le Devoir d'hier justement, Michael Binnion, président et chef de la direction de Questerre Energy, au «nous» ecclésiastique et sirupeux, déclarait pompeusement : «nous sommes déçus de voir que les auteurs récupèrent les vieux mythes provenant des groupes de pression politiques américains».

Les vieux mythes dont il est question n'existent tout simplement pas. Quand on y réfléchit un tant soit peu, quels vieux mythes pourraient bien concerner l'histoire de l'extraction du gaz de schiste commencée il n'y a pas soixante ans? En parlant de vieux mythes, Michael Binnion essaie d'asseoir sa crédibilité sur un mensonge. 

Les groupes de pression de citoyens dont il voudrait bien nous parler, malheureusement, n'ont pas été entendus dans la réalité. Les seuls groupes de pression entendus sont les Halliburton de ce monde, les seuls à connaître la longueur d'ondes exacte de l'audition sélective des politiciens, qui ont besoin de nos voix pour nous fermer ensuite leur esprit et leurs oreilles.

En quelques lignes à peine, l'auteur de la lettre d'opinion se place au dessus de la mêlée, juge et partie, s'approprie le savoir supérieur, considère comme autant de mensonges les informations citoyennes et universitaires, et réfute à l'avance tout argument comme venant des étrangers.


Beaucoup de chemin parcouru en quelques lignes à peine! Il serait possible de prendre ligne à ligne la lettre d'opinion de monsieur Binnion et de déconstruire les mensonges les uns après les autres puisque toute la documentation est là, malgré qu'elle ne circule pas beaucoup dans les médias officiels.


Dans «La prochaine peste», son billet de ce matin, Pierre Foglia parle justement de ce retournement du sens à l'encontre de ceux qui n'émettent pas l'opinion attendue : si les maisons ne se vendent plus, si elles perdent la moitié de leur valeur parce que l'on considère la proximité d'un forage comme un vice, ce n'est pas parce que les compagnies volent littéralement l'argent dans les poches des citoyens en leur empoisonnant l'existence de toutes les manières possibles, c'est parce que des opposants plantent des affiches rouge et jaune «non au gaz de schiste» sur leur terrain.

Le pays que nous voulons ne se construira pas sur la ruine des citoyens et il ne se bâtira que sur le durable, le propre et le renouvelable (ce que le gaz n'est pas et ne sera jamais, quoi qu'en disent les gazières).

Rétablissons le sens chaque fois que nous le voyons détourné au profit des intérêts privés. Posons les questions. N'arrêtons jamais.







1 commentaire:

  1. Superbe, votre texte, chère dame! Je vous salue très, très, bas.

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