mercredi 25 août 2010

Pour une table à café

Lundi j'écoutais L'après-midi porte conseil et j'entendais Dominique Poirier de Radio-Canada dire que Patrick Masbourian aurait une toute nouvelle chronique «Démission du consommateur» (clin d'oeil à Distribution aux Consommateurs), pour laquelle il entendait nous inviter d'abord à nous débarrasser de nos tables à café.

Photo DanyDuchesne95
disponible sur
http://www.flickr.com/photos/37241036@N02/3486721849/sizes/m/in/photostream/


Entre tous, il avait jugé cet objet inutile.

J'aurais eu envie de lui dire : cher Patrick, la décroissance -ou la démission-, ça se prépare, ça se pense, ça se réfléchit. C'est pas un coup de tête. C'est pas parce qu'une table basse nous tape sur les nerfs et sert surtout à ramasser la poussière des magazines et des «beaux-livres» qu'il faut se lancer tête baissée. Les magazines, au mieux, se retrouveront en belle pile sur le plancher.

C'est comme le gaz de schiste (le «gaz de shit» comme le faisait remarquer l'Amie du Richelieu hier). C'est pas parce qu'il y a du gaz de schiste qu'il faut vider la planète de ce tout qu'elle a mis des centaines de milliers d'années à fabriquer - qu'allons-nous laisser aux autres! L'utilisation judicieuse des ressources, ça fait partie de la décroissance et ça demande bien autre chose que de la précipitation!

Je reviens à «Démission du consommateur». La première étape consisterait, selon moi et selon une expérience que j'en ai faite il y a plusieurs années, à faire le tour de sa maison. Point. Plusieurs fois. Souvent. Examiner le moindre de nos objets comme si nous visitions notre maison. Avec curiosité.

Le logo de la FlyLady,
disponible sur son site
http://www.flylady.net/

Au tout début de mon expérience personnelle avec la décroissance économique, il y a eu FlyLady. Tout avait commencé le jour où j'avais lu un article sur elle dans le Time, quelque part en 2002, il me semble.The Goddess of Clean, ça s'appelait.

Même si je ne suis plus son programme, grâce à ce que j'ai appris d'elle, ma maison n'est plus encombrée - “le chaos ne s'organise pas”, répéte-t-elle à l'envi. Avec raison. J'ai pris l'habitude d'utiliser une minuterie (grande découverte!). Mais ce n'est pas vraiment mon propos d'aujourd'hui.

Mon propos c'est que, pour déconstruire le chaos dans lequel nous vivons, nous devons réfléchir au chaos lui-même. Quels sont les cadeaux du chaos dans nos existences? S'il n'y avait pas de cadeaux pour nous, il ne se serait jamais installé dans nos vies.

Voyez : la table à café n'a rien à voir là-dedans. Par contre, si la table basse est inutile dans ma maison, si elle ne me fait même pas sourire (c'est très important ce sourire-là), alors je peux m'en défaire sans même lui accorder une minute de réflexion.

Il est des objets tout à fait inutiles dans nos vies que nous conservons parce qu'il nous font du bien à l'âme. Parce qu'en pensant à eux, en nous remémorant certains souvenirs qui y sont rattachés, nous sourions.


La théière et son sucrier de la photo n'ont rien d'intéressant. Je les aurais vus chez un antiquaire que je n'aurais même pas sourcillé. Mais ils me rappellent ma grand-mère, l'étagère en coin d'où ils avaient une vue plongeante sur la cuisine et ma fascination d'enfant pour cette «théière de princesse» avec sa «petite fille princesse». Fervente buveuse de thé, ma grand-mère n'utilisait jamais la théière; elle ne l'aimait pas vraiment, mais elle ne pouvait pas s'en défaire parce qu'un de ses enfants lui en avait fait cadeau, m'avait-elle confié. Comme moi je l'aimais beaucoup, elle la plaçait parfois sur la table pour que je puisse la regarder et toucher la fabuleuse robe rose autant que j'en avais envie. Non cette théière n'a pas de valeur marchande, elle est inutile en ce sens que je ne m'en sers jamais non plus, mais elle vaut beaucoup à mes yeux et elle m'est utile parce qu'elle me parle de joies sans prix, de complicité, de moments de grande intimité, de petits secrets partagés avec ma grand-mère. Je ne manque jamais de sourire quand je m'arrête devant elle.
Dans mon programme personnel de décroissance économique, j'ai commencé par ne pas renouveler les revues et magazines en tous genres - que je ne lisais pas parce que je n'en avais pas le temps ou parce que j'en avais trop pour les lire, tout au plus en feuilleter quelques-uns.

C'est après que j'ai commencé à réfléchir. Parce que me défaire des revues, ça ne paraissait même pas. Une ou deux centaines de dollars de plus dans mes poches au bout du compte. Rien de visible. Rien d'éclatant.

Préparer sa déconsommation, ça ne se fait pas du jour au lendemain - à moins de se trouver brutalement plongé dans une de ces catastrophes que le monde entier est en train d'apprendre à craindre. Si je vous disais -et pire encore, si vous acceptiez- de ne plus manger que du bio, vous deviendriez malade. Parce que vous n'en avez pas l'habitude, parce que votre corps s'objecterait d'être tout à coup traité différemment. Il faut changer graduellement, en fixant toujours l'horizon lointain que l'on vise. Et en se félicitant de chacun des baby steps que l'on fait.

Ça peut être amusant, mais ce n'est pas un jeu. Vraiment pas.

La disparition de la table à café viendra peut-être, mais c'est loin d'être sûr et cela se produira bien loin dans le processus. Autrement, nous nous condamnerions à picosser ici et là sans jamais atteindre de résultat satisfaisant. Parce que la réflexion n'aura pas accompagné le processus.

Une fois qu'on a fait le tour des objets de sa maison, on sort boîtes et sacs verts. Il y a le jour des boîtes et celui des sacs verts. Le jour des sacs verts, on place la minuterie sur 15 minutes. Ça semble bien court, 15 minutes, mais ça ne l'est pas, je vous en passe un papier! Dans les boîtes, sans s'arrêter on enfourne les objets qui ne nous servent plus, et qui sont trop mal en point pour refiler aux autres. Quand la minuterie sonne, on referme la boîte -ou les boîtes- que l'on n'ouvrira plus peu importe le prétexte. Ces boîtes, on les met tout de suite dans la voiture et, à son prochain déplacement, on va les porter à l'éco-centre le plus près. Et voilà : jusqu'à la semaine suivante, plus rien.

Quand vient le jour des sacs verts, on remet la minuterie pendant 15 minutes. Et on retire d'une armoire, d'une penderie, les vêtements que l'on n'a pas mis depuis deux années... et qui ne nous font même plus sourire. Comme pour les boîtes, on ne regarde pas, on n'ouvre plus. On place dans la voiture pour laisser au prochain comptoir de vêtements usagés, ce que l'on inscrit à son agenda pour ne pas les oublier.

Pourquoi ne pas laisser les sacs dans la maison? Si j'ai bien retenu la leçon, FlyLady disait que c'était pour ne pas céder à la tentation de rouvrir les sacs et les boîtes, et risquer de nous accrocher après coup à un objet ou l'autre ce qui, dans mon cas, faisait plein de sens.

Mais les ventes débarras existent, direz-vous; pourquoi ne pas garder ces choses pour faire une vente de débarras? Parce qu'il nous faut aussi transformer notre manière de penser : ce qui ne nous sert plus et qui est encore en bon état peut servir à d'autres, en aider d'autres qui en auraient besoin. Peu importe que l'on ait payé cher ou pas, si nous n'avons pas porté tel ou tel vêtement depuis deux années, c'est que sa valeur est tombée. Si nous n'avons pas lu tel livre que nous avons acheté il y a cinq ans, les chances de le lire sont bien minces.

Le jour des sacs verts on peut aussi prévoir un sac pour les vêtements brisés ou tachés qui ne peuvent plus être utilisés. Deux choix s'offrent à nous : les offrir à une SPCA, à un refuge pour animaux, ou bien aller les porter à un centre de récupération des tissus (maintenant on en trouve dans les centres de vêtements usagés).

En deux fois quinze minutes par semaine, boîtes et sacs verts, il m'a fallu plusieurs mois pour sentir que ma maison n'était plus dans le chaos. (Je devrais, pour bien faire, m'élancer encore avec sacs et boîtes pendant une ou deux semaines, pour que mon chez-moi ait retrouvé cet ordre qui n'a rien à voir avec un ménage.)

Il est aussi une ressource que l'on peut utiliser, peu importe l'endroit où l'on vit. C'est Freecycle. Vous vous inscrivez sur un groupe et puis vous envoyez un courriel quand vous avez quelque chose à donner. Quelqu'un ira le chercher et sera très content de l'avoir. Deux petits bémols : tout d'abord, à moins qu'il ne s'agisse de gros meubles, essayez de rencontrer la personne à qui vous donnez quelque chose ailleurs que chez vous; deuxièmement, ne mettez pas tous vos objets sur une même annonce, même si c'est fastidieux : beaucoup de marchands se servent de Freecycle pour se monter un inventaire à l'oeil, ce qui n'est pas le but de l'opération. Personnellement, j'ai eu ma période Freecycle, mais je préfère maintenant donner aux centres d'action bénévole (certains prennent même les meubles) qui vendent aux plus démunis pour quelques dollars et même parfois pour pas de dollars du tout.

Je vois la décroissance non pas comme une mission sacrée de remplissage des sites d'enfouissement ou d'encombrement des trottoirs avec des meubles de toutes sortes, mais comme un acte de réflexion qui demande plus qu'une excitation momentanée. Je la vois comme un ensemble de petits gestes qui font que l'on se quitte soi-même un peu plus des yeux, que l'on se tourne peu à peu vers l'autre.

Je dirais que je vois la décroissance comme des retrouvailles avec notre désir perdu. Quand nous consommons tapageusement au point de ne plus savoir quoi utiliser, au point de ne pas utiliser ce que nous possédons pourtant, au point de ne plus voir les objets qui nous entourent, c'est que nous avons perdu le contact avec nos besoins. Égaré notre désir. Et peut-être même notre aspiration.

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